monnaies locales

Face à la globalisation et aux crises monétaires qui secouent de nombreux pays, toutes sortes d’initiatives voient le jour pour réorienter l’économie. Les créations de coopératives, de bourses d’échanges, et de monnaies locales sont issues de cette volonté d’échapper à la marchandisation du monde au profit de solidarités de proximité. Elles ont toujours existé, et réapparaissent plus fortes chaque fois que les conditions économiques s’aggravent.

La création monétaire est le symbole même de la reprise de pouvoir par les citoyens sur leur mode de vie. Les monnaies locales sont toujours créées pour ne plus dépendre des banques commerciales dont le seul but est le profit maximum. Elles ont pris de nombreuses formes matérielles au cours des temps.

La création monétaire « la planche à billets ».

Les États ont fréquemment abusé de la planche à billets, pour financer par exemple des guerres ruineuses, avec, souvent, des conséquences dramatiques comme des crises hyper inflationnistes.
La crainte de ces abus a conduit la plupart des États, notamment l’Union européenne, à interdire la création de monnaie par la banque centrale pour satisfaire les besoins publics. Les déficits publics doivent donc être financés par des emprunts auprès d’organismes privés, et aux taux d’intérêt proposés par le marché.

Mais l’État n’a pas le monopole des créations monétaires excessives. Elles peuvent être pratiquées par le secteur privé et aboutir aux mêmes dysfonctionnements. Par les crédits qu’elles accordent les banques commerciales créent de la monnaie. Lorsqu’ils sont excessifs, ces crédits sont une source d’inflation et de surendettement, comme le montre la crise des subprimes.
Les Accords de Bâle III publiés le 16 décembre 2010, à la suite de la crise des subprimes  de 2007, sont des propositions de réglementation bancaire pour renforcer le système financier.

La monnaie de crédit.

Si on veut acheter une voiture par exemple, la banque va créditer notre compte du montant demandé, sans que cet argent existe réellement quelque part et au fur et à mesure de nos remboursements, la monnaie dématérialisée ainsi créée va être annulée, détruite. Presque toute la monnaie qui circule aujourd’hui correspond à cette « monnaie de crédit ». C’est ce qu’on appelle la financiarisation de la finance. 2% de la monnaie permettent actuellement les transactions sur des biens et services réels, les 98% restant ne servant qu’à la spéculation : des traders parient sur les variations artificielles des prix des marchandises dans l’espoir de s’enrichir. On estime par exemple que la marchandise d’un cargo effectuant le trajet Amérique Latine – Europe change 15 fois de mains.

D’où l’intérêt de créer des monnaies différentes qui vont favoriser l’économie réelle et non pas la spéculation.

Les monnaies locales complémentaires.

Une monnaie locale est comme son nom l’indique une monnaie à usage exclusivement local. Il y en aurait plus de 2 500 dénombrées actuellement dans le monde.

Pendant la crise économique de 2002 en Argentine, jusqu’à 6 millions de personnes ont eu recours aux « creditos » mis en circulation par les administrations locales, et utilisables localement.

En France, et dans d’autres pays d’Europe, la crise pousse les citoyens à essayer de trouver des moyens de lutter contre la désindustrialisation et l’appauvrissement de leur environnement direct. Il s’agit de donner  aux habitants un moyen de paiement en échange de services assurés sur place  ou de biens produits sur place.

Ainsi, quel que soit le niveau d’activité économique, la plupart des bénéfices vont enrichir la zone d’emploi de la monnaie  et une part moins importante sera drainée vers d’autres parties du pays voire du monde : un travail de fabrication entrepris avec des monnaies locales emploie de la force de travail locale et utilise autant que possible des matériaux locaux. La monnaie locale reste dans le circuit local, au lieu des 20% estimés quand l’échange se fait en euros.

Les assises des monnaies locales complémentaires.

Les 1ères assises des monnaies locales complémentaires – MLC – ont eu lieu en mai 2013, à Villeneuve-sur-Lot. Plus d’une centaine d’initiateurs de projets de monnaies locales complémentaires y étaient réunis, à l’initiative de l’association «Agir pour le vivant» à qui on doit « l’abeille », la monnaie locale complémentaire de Villeneuve-sur-Lot, née en 2010.
Aujourd’hui, on compte environ une quarantaine de monnaie complémentaires en circulation ou dont le projet est déjà bien avancé, par exemple:

  • « Le Déodat », à Saint-Dié des Vosges, mis en circulation en septembre 2011,
  • « Le sol-violette » de Toulouse, mis en circulation le 6 mai 2011,
  • « Le cigalonde » de La Londe les Maures, dans le Var, mise en circulation le 8 avril 2012,
  • « L’Eusko », du pays basque, mis en circulation fin janvier 2013.
  • « La Pêche » de Montreuil, en Seine St Denis, dont la mise en circulation est prévue pour septembre-octobre 2013.

Voir : http://monnaie-locale-complementaire.net/

Ces monnaies encore jeunes se développent bien.

Le réseau Abeille par exemple regroupe 112 entreprises locales. Il a plus de 400 adhérents et 120 000 titres en circulation.
Pour le 1er mois de son lancement, plus 1 200 particuliers ont fait leurs achats avec L’Eusko, la monnaie locale du Pays Basque, auprès d’un réseau de 261 entreprises, commerces et associations.
Mais tous les participants aux assises avaient en ligne de mire la réussite du chiemgauer, monnaie locale de Bavière, en Allemagne : créée en 2003, elle a généré plus de 6 M€ de chiffre d’affaires en 2012 pour ses adhérents.

Caractéristiques des monnaies locales complémentaires.

Critères écologiques et sociaux.

En France, les porteurs de projets de monnaies alternatives à l’euro sont le plus souvent issus de la mouvance écologique. Ce sont des partisans de l’économie durable, solidaire et éthique, soucieux de la redynamisation des territoires. Ils se regroupent en association pour créer leur monnaie locale.
Leur choix de société est généralement inscrit  dans un document. Ainsi, le groupe porteur du projet du DéoDat, dans les Vosges, l’association REDD (Réseau d’Echange DéoDat) a élaboré une charte qui reprend son choix de mettre l’économie au service de l’homme et de la planète.

La création de monnaie est initiée par un groupe de personnes qui s’associent des habitants intéressés, des personnes susceptibles de devenir prestataires de biens ou de services, des élus, des banquiers et financiers. Les Conseils Régionaux, les collectivités locales et les entreprises de l’Economie Sociale comme les mutuelles et le Crédit Coopératif, participent souvent au projet.

La mairie de Toulouse a permis la réalisation du projet de sol-violette par son engagement financier : la somme de 120.000 € a été votée en 2011 par le conseil municipal. L’implication du Crédit coopératif et Crédit municipal a également donné du poids au projet initial.

Le nombre des artisans, des commerçants, et autres professionnels qui décident d’adhérer au réseau de monnaie locale est évidemment déterminant pour assurer son succès.
Ces prestataires sont agréés pour entrer dans le réseau en fonction de critères qui dépendent du but essentiel de l’association qui a créé le réseau. Le plus souvent, il s’agit de leur performance en matière de travail éthique et éco-responsable : entreprendre autrement, renforcer et développer l’économie sociale et solidaire, mettre en évidence et valoriser de nouvelles activités, faciliter les échanges et le lien social.

Les fonds de réserve.

Pour que la monnaie locale soit conforme à la réglementation, le code monétaire impose deux conditions. Les coupons doivent être couverts par un dépôt en banque, sans possibilité de créer une banque à cet effet, et leur utilisation n’est possible que pour les adhérents de l’association porteuse du projet.
Des fonds en euros doivent donc être déposés chez un partenaire financier, pour permettre de créer le même montant en coupons de monnaie locale. C’est ce qu’on appelle les fonds de réserve ou les fonds de garantie. Ces fonds sont souvent placés à la Nef, société coopérative de finances solidaires. Certains préconisent d’investir une partie de ces fonds dans des projets de l’économie réelle locale ou dans l’achat de terre agricole, par exemple.

A Toulouse, les utilisateurs du sol-violette déposent leurs euros au Crédit coopératif ou au Crédit municipal qui eux-mêmes alimentent l’économie locale : microcrédit et prêt solidaire qui permet aux entreprises de démarrer et pourquoi pas d’entrer comme prestataires dans le réseau sol.

Dans les Vosges, vers Saint-Dié ou Gerardmer, toute personne peut se procurer des DéoDat contre des Euros dans l’un des 5 comptoirs d’échange  ou directement auprès de l’association REDD, pour les dépenser chez les prestataires référencés. Les Euros sont déposés sur un Fonds de Garantie à La Nef.

La complémentarité.

Les monnaies locales sont complémentaires de l’euro, c’est-à-dire que l’unité dans la monnaie locale vaut 1 euro, et que les deux monnaies coexistent. La valeur faciale des coupons de monnaie locale peut être de 1, 2, 5, 10, 20, voire 50,  ce qui correspond à la même valeur en  euros. Lors des échanges, la monnaie divisionnaire est rendue en centimes d’euro.
La complémentarité et la parité de la valeur des coupons avec l’euro, facilite la comptabilité des professionnels. Certains ne signalent même pas à leur comptable la part de monnaie locale complémentaire de leur chiffre d’affaires puisque leur fiscalité est identique.

Avec des euros on achète de la monnaie locale, et la monnaie locale non utilisée peut être moyennant une très légère taxe reconvertie en euros. Cette taxe peut s’appliquer aux utilisateurs, mais le plus souvent elle frappe les prestataires. Il leur en coûte 2% pour reconvertir des DéoDat en euros, par exemple.

Cette taxe peut permettre d’abonder un fonds de soutien ou participer au financement de l’association qui gère le réseau. Elle a surtout pour but de dissuader les adhérents de procéder à la reconversion, et au contraire de les inciter à dépenser leur monnaie locale pour que sa circulation soit le plus rapide possible.

Une monnaie fondante.

La « fonte » vise à empêcher la thésaurisation de la monnaie. Il s’agit d’une perte minime de valeur au-delà d’une date limite. Au-delà  de la date limite, le coupon doit être revalidé. Ainsi, les DéoDat doivent être validés tous les 6 mois par l’apposition d’une vignette correspondant à 2% de la valeur faciale, soit 20 cts pour un coupon de 10 DéoDat. De la même manière, l’abeille perd 2 % tous les six mois, et le sol-violette, 2% tous les 3 mois. En revanche, pas de fonte pour le cigalonde du Var.

Le but de l’opération est d’accélérer la circulation de la monnaie, car plus les échanges sont nombreux, plus la richesse globale se développe. Pour les achats nécessaires à leur propre activité, les prestataires qui ont besoin d’écouler les coupons reçus de leurs clients poussent d’autres entreprises à rentrer dans le réseau… et toute une zone de proximité peut ainsi être revitalisée.

Photo par Zach Copley – http://www.flickr.com/photos/zcopley/

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